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vendredi, 07 novembre 2014

Bastien-Thiry, le dernier fusillé

Jean Bastien-Thiry, De GaulleLe 11 mars 1963 était fusillé au Fort d’Ivry le lieutenant-colonel Jean-Marie Bastien-Thiry, 36 ans et père de trois enfants.

Polytechnicien, il avait inventé deux missiles anti-chars.
Il avait organisé l’attentat manqué du Petit-Clamart, pour en finir avec De Gaulle qui avait trahi le peuple, livré l’Algérie française aux mains des égorgeurs et liquidé le camp nationaliste en France.
Fervent catholique, il justifiait cette action par la légitimité du tyrannicide (théorisée par Saint Thomas d’Aquin). 

Bastien-Thiry marcha vers le peloton chapelet à la main, laissant derrière lui une forte impression, et l’image d’un héros français et chrétien qui avait porté jusqu’au bout l’idéal du sacrifice. Il est le dernier condamné à mort à avoir été fusillé en France.

Découvrez ci dessous dans un long article les pensées et les circonstances de l'exécution du Colonel Jean Bastien-Thiry.

 

Mardi 11 Novembre : Cérémonie de commémoration en mémoire du colonel Jean BASTIEN-THIRY.
Rendez-vous à 15 heures au cimetière de Bourg-la Reine (29 rue de Bièvre, 92340).


En pleine nuit, à 3 heures, le père Vernet, aumônier général adjoint des prisons de France, pénètre dans la cellule d’un condamné à mort à la prison de Fresnes. À ses côtés : le directeur de cet établissement pénitentiaire, nommé Marti. Le prêtre réveille le condamné : « Mon fils, l’heure est venue. » Le lieutenant-colonel Jean-Marie Bastien- Thiry se lève. Il est l’organisateur de l’attentat manqué contre le général de Gaulle au Petit-Clamart, le 22 août 1962.

Sans illusion sur son sort, il s’est confessé la veille même au père Vernet. Le 4 mars 1963 est tombé le verdict de la Cour militaire de justice, appelée à juger les conjurés : six condamnations à mort, dont trois par contumace. Il est le premier de la liste. Sa pensée va vers ses deux camarades également incarcérés, Alain Bougrenet de La Tocnaye, chef opérationnel du commando du Petit- Clamart, et Jacques Prévost. On le rassure : le chef de l’État les a graciés. Bastien-Thiry sourit : « C’est très bien. Je suis heureux pour eux. » 

Un autel a été dressé dans une cellule voisine. Il entend la messe, qu’il sert lui-même. Le prêtre, à la communion, rompt l’hostie en deux morceaux : l’un destiné au condamné, l’autre à son épouse, Geneviève. La scène est suivie en silence par ses trois avocats, Jean-Louis Tixier-Vignancour, Bernard Le Corroller et Richard Dupuy. Le président de la Cour militaire de justice, le général Gardet, n’a pas jugé utile de se déplacer et s’est fait représenter par l’un de ses assesseurs, le colonel Reboul, au côté du procureur général Gerthoffer. Bouleversé, Bernard Le Corroller, qui ne croit en rien, confiera plus tard : « Si je me convertis un jour, ce sera grâce au colonel Bastien-Thiry. Lorsqu’il a communié pour la dernière fois ici-bas, une véritable transfiguration a illuminé son visage. » 

L’exécution est prévue au fort d’Ivry. La police a été déployée en nombre tout le long du parcours. « Un brouillard de flics », écrira le Canard enchaîné, peu suspect de sympathie à l’égard de l’OAS. Au poteau, Bastien-Thiry se laisse attacher les mains, mais refuse le bandeau sur les yeux. Le peloton tire, suivi du coup de grâce. Il est 6 h 40. Le corps sera inhumé au cimetière de Thiais, dans le carré des suppliciés.

Cette exécution provoquera un profond malaise dans l’opinion. Certes, il y eut la raison d’État. En la personne du général de Gaulle, qui était visé par l’attentat du Petit-Clamart, c’est la Ve République et ses institutions, établies par ses soins, qui l’étaient aussi. La menace était constante, comme l’avait prouvé l’embuscade de Pont-sur-Seine, le 8 septembre 1961, sur la route empruntée par la voiture du Général pour se rendre à Colombey-les-Deux-Églises. Une embuscade déjà organisée par Bastien-Thiry.

Si l’on en croit les confidences du général de Boissieu, alors colonel, gendre du général de Gaulle, qui accompagnait celui-ci dans la voiture le conduisant de l’Élysée à l’aérodrome de Villacoublay où il devait prendre, cette fois, un avion l’acheminant à Saint-Dizier avant de rejoindre Colombey, le président de la République aurait été ulcéré que les conjurés aient pris le risque de tuer sa femme en l’ayant pris lui-même pour cible. En outre, rapporte Georges Fleury, qui rencontra le général de Boissieu en 1996, dans son Histoire secrète de l’OAS (Grasset), le Général « n’avait pas trouvé très chevaleresque que le chef de la conjuration se soit contenté de donner le signal du tir sans prendre lui-même part à l’embuscade ». Il lui reprochait aussi d’avoir mêlé des étrangers — les Hongrois Gyula Sari, Lajos Marton et LazloVarga, rescapés du soulèvement de 1956 — « à une affaire qui n’aurait dû intéresser que des Français ».

De son côté, Bastien-Thiry s’était senti d’autant plus déterminé à éliminer le Général qu’entre l’attentat de Pont-sur-Seine et celui du Petit-Clamart, la tragédie algérienne n’avait fait qu’empirer. À son procès, ses défenseurs soutiendront que son intention n’avait été nullement de tuer le général de Gaulle, mais de l’enlever pour pouvoir le juger. Une thèse fragile compte tenu du nombre d’impacts de balles relevés sur la Citroën présidentielle, l’une d’entre elles n’ayant manqué son but que de justesse.

Au mois d’août 1962, Jean-Marie Bastien-Thiry est un homme fondamentalement révolté. Brillant officier, devenu à la sortie de Polytechnique ingénieur de l’armée de l’air, il est, à 34 ans, ingénieur en chef de 2e classe, grade équivalent à celui de lieutenant-colonel. On lui doit la mise au point des missiles antichars filoguidés SS-10 et SS-11, ce qui a permis à certains de ses proches de le surnommer le “von Braun français”. C’est aussi un catholique profondément pieux et même mystique.

Les événements d’Algérie n’ont fait que meurtrir au plus profond sa conscience d’homme, d’officier et de chrétien. Après l’échec du putsch militaire d’avril 1961 à Alger, dernière tentative d’une fraction de l’armée pour faire reculer le Général dans sa volonté de conduire l’Algérie à l’indépendance, l’Organisation armée secrète, l’OAS, a pris le relais. À la lutte contre le FLN algérien s’est ainsi superposé un affrontement franco-français sous le regard d’un adversaire qui, bientôt, sera devenu l’allié de l’exécutif.

En mars 1962 ont été signés les accords d’Évian, censés mettre fin à la guerre d’Algérie et garantir la sécurité de tous, les Européens comme les musulmans fidèles à la France, y compris les anciens supplétifs (harkis et autres). Or, aussitôt après, les exactions commençaient sur l’ensemble du territoire algérien, sous l’oeil impuissant d’une armée française liée par un ordre de cessez-le-feu unilatéral. En juillet, tandis que les Européens fuyaient en masse un pays où ils redoutaient désormais le pire, l’Algérie accédait à l’indépendance. Quelques semaines plus tard, Ahmed ben Bella s’emparait du pouvoir, appuyé par le colonel Boumédiène, chef d’état-major de l’Armée de libération nationale, qui avait récusé les accords d’Évian. De ceuxci, il ne restait rien.

Au début de son procès, le 28 janvier 1963, Bastien- Thiry lut une longue déclaration en forme de réquisitoire contre le « pouvoir de fait » « Par suite des conditions dans lesquelles a été obtenu ce qu’on a osé appeler le règlement du problème algérien, des principes et des lois qui sont ou qui devraient être à la base de la vie nationale ont été mis en question. […] Le danger que court actuellement ce pays ne vient pas d’un risque de destruction physique ou matérielle : il est plus subtil et plus profond, car il peut aboutir à la destruction de valeurs humaines, morales ou spirituelles qui constituent le patrimoine français. » Conclusion de l’accusé qui, par ce réquisitoire, sait qu’il vient de brûler ses vaisseaux : « Devant l’Histoire, devant nos concitoyens et devant nos enfants, nous proclamons notre innocence, car nous n’avons fait que mettre en pratique la grande et éternelle loi de solidarité entre les hommes. » 

Trois autres membres de l’OAS avaient déjà été passés par les armes : Albert Dovecar, sergent déserteur du Ier régiment étranger de parachutistes, et un civil algérois, Claude Piegts, fusillés le 7 juin 1962 pour avoir assassiné le commissaire central d’Alger Roger Gavoury ; un mois plus tard, le lieutenant Roger Degueldre, lui aussi déserteur du Ier Rep, devenu le chef des “commandos Delta” de l’organisation clandestine. Bastien-Thiry pouvait d’autant moins échapper à son destin que de Gaulle, en sa personne, voulait faire un exemple.

Deux événements l’avaient profondément irrité. Le général Edmond Jouhaud, devenu le chef de l’OAS à Oran, avait été arrêté le 25 mars 1962, puis jugé et condamné à la peine capitale. Le 20 avril, le général Raoul Salan, chef suprême de l’organisation clandestine, avait à son tour été intercepté à Alger. Or, échappant paradoxalement à la peine de mort prononcée contre son adjoint, Salan fut simplement condamné à la détention criminelle à perpétuité par le Haut Tribunal militaire. Fureur du chef de l’État qui, du coup, décida de laisser la justice suivre son cours en ce qui concernait Jouhaud et de remplacer le Haut Tribunal militaire par une Cour militaire de justice, à sa main. Dans une note impérative adressée au premier ministre, Georges Pompidou, et au garde des Sceaux, Jean Foyer, il écrivit notamment : « J’attends un projet d’ordonnance réformant le code pénal notamment dans ses dispositions qui facilitent ou organisent l’obstruction, dès lors qu’il s’agit de juger des crimes contre la sûreté de l’État. » 

Pompidou et Foyer furent effarés par cette note et par l’annonce de l’imminente exécution de Jouhaud, au point de mettre leur démission dans la balance ; ils firent retarder, par différents procédés, cette exécution. Redoutant le scandale que ce double désaveu risquait de provoquer dans l’opinion, de Gaulle choisit finalement de reculer ; il gracia Jouhaud le 28 novembre 1962, après une double victoire au référendum sur l’élection du chef de l’État au suffrage universel et aux élections législatives. Mais, quatre mois plus tard, la grâce de Bastien-Thiry fut, elle, refusée.

 

 

DÉCLARATION DU COLONEL BASTIEN-THIRY
2 FÉVRIER 1963

 

L'action dont nous répondons aujourd'hui devant vous, présente un caractère exceptionnel et nous vous demandons de croire que seuls des motifs d'un caractère également exceptionnel ont pu nous déterminer à l'entreprendre. Nous ne sommes ni des fascistes ni des factieux mais des Français nationaux, Français de souche ou Français de coeur, et ce sont les malheurs de la patrie qui nous ont conduits sur ces bancs. Je suis le chef de ceux qui sont ici, j'assume à ce titre toutes mes responsabilités et c'est pourquoi je parlerai au nom de mes camarades et plus longuement qu'ils ne l'ont fait avant moi.

Nos motifs d'action sont liés aux conséquences de l'effroyable drame humain et national qui, à la suite des événements qui se sont déroulés en Algérie depuis bientôt cinq ans, ont mis en jeu, et mettent encore journellement en jeu la liberté, les biens et la vie de très nombreux Français; après avoir mis en jeu l'existence même, en tant que telles, de collectivités nationales dans leur ensemble, et l'existence même du principe de l'unité nationale.

Nos motifs d'action sont liés aussi, et par voie de conséquence, au danger, mortel, à notre avis, que fait courir à notre pays l'actuel pouvoir de fait: par suite des conditions dans lesquelles a été obtenu ce qu'on a osé appeler le règlement du problème algérien, des principes et des lois qui sont, ou qui devraient être à la base de la vie nationale, ont été mis en question. Les nations sont mortelles et, dans un passé lointain ou proche, des nations ont cessé d'exister en tant que telles. Le danger que court actuellement ce pays ne vient pas d'un risque de destruction physique ou matérielle: il est plus subtil et plus profond car il peut aboutir à la destruction de valeurs humaines, morales et spirituelles qui constituent le patrimoine français.

Ce patrimoine procède d'un héritage qui est à la fois grec, latin, occidental et chrétien et repose sur une conception précise de la liberté et de la dignité de l'homme et des collectivités humaines et sur la mise en application de principes fondamentaux qui ont un caractère universel et qui sont la recherche et le souci de la justice, le respect de la vérité et de la parole donnée et la solidarité fraternelle entre tous ceux qui appartiennent à la même collectivité nationale. Nous croyons qu'on ne viole pas impunément et cyniquement ces différents principes sans mettre en péril de mort, dans son esprit et dans son âme, la nation tout entière; sans la mettre, par le fait même, à la merci des diverses formes de matérialisme moderne, au premier rang desquels se place évidemment le totalitarisme communiste, négateur de la liberté humaine, qui empêche l'homme et les collectivités de s'épanouir librement, en en faisant de simples éléments dans le cadre et au service d'une doctrine perverse et fausse.

Nous croyons nécessaire, au début de cette déclaration, de rappeler brièvement ce que furent, au cours des cinq dernières années, les principaux aspects du drame algérien. Ce drame n'appartient pas encore au passé; il est inscrit aujourd'hui dans la chair et dans le cœur de millions d'êtres humains.

Rappelons-nous que la période de mai-juin 1958 avait été précédée par des mois de troubles et d'incertitudes qui avaient ébranlé l'armée française et l'opinion publique. Un changement du régime politique français fut rendu possible par l'attitude de l'Armée et s'opéra à Paris. Ce fut à cette époque que des engagements solennels furent pris devant le peuple français, devant l'Armée et devant les différentes communautés d'Algérie par celui qui personnifiait le nouveau pouvoir politique. Ces engagements furent pris sous forme de serments à Oran, à Mostaganem, à Bône et autres lieux de la terre algérienne; et ces serments proclamèrent que l'Algérie resterait terre française et que tous les habitants d'Algérie deviendraient des Français à part entière. Ces engagements, nul n'était obligé de les prendre; ces serments, nul n'était obligé de les prêter; mais dès lors qu'ils étaient pris par un chef de gouvernement nouvellement investi, ils avaient valeur de programme politique. Serments prêtés par un officier général en uniforme devant d'autres officiers et soldats, c'était une question d'honneur, d'honnêteté intellectuelle et de simple bonne foi de tout faire, de faire tout ce qui était humainement possible pour honorer ces engagements et pour tenir ces serments.

A l'époque, ces engagements impliquaient toute une politique qui fut, dès ce moment, mise en œuvre par l'Armée et par l'administration française en Algérie; ils signifièrent la parole donnée, au nom de la France, par d'innombrables officiers et fonctionnaires; ils signifiaient l'engagement à nos côtés, dans la vie et dans la mort, de milliers de Musulmans français qui, par les paroles mêmes du nouveau chef de l'État, étaient incités à faire confiance à la France et à se ranger à ses côtés.

A cette époque, ces engagements représentaient pour la majorité des Français, et pour l'armée française, un programme politique qui était à la fois réaliste, conforme aux intérêts moraux et matériels de tous les habitants d'Algérie, conforme aux intérêts supérieurs et stratégiques de notre pays: l'Algérie était française depuis cent trente ans, la vie menée en commun sur le sol algérien par les diverses communautés, le sang versé en commun sur les champs de bataille, avaient créé des liens qui, vraisemblablement, pouvaient devenir inaltérables.

Le nationalisme algérien n'existait vraiment que dans des sphères assez restreintes, chez une minorité d'agitateurs politiques et de terroristes. Ce nationalisme ne touchait pas profondément les masses qu'il aurait été possible, selon toute vraisemblance, de rallier définitivement à la France dans la mesure où celle-ci se serait montrée forte, généreuse et unie. Il fallait pour cela une ligne politique ferme et continue venant de Paris, mettant en œuvre divers moyens propres à montrer aux Musulmans que leur intérêt moral et matériel était de rester français, à les amener progressivement à confirmer en toute liberté leur option française. Ces musulmans avaient infiniment plus à gagner dans une véritable libération de l'individu et de leur personne humaine, libération effectuée dans la justice et dans la dignité d'homme, que dans une prétendue libération collective et nationale dont nous constatons aujourd'hui, et dont ils constatent eux-mêmes les funestes résultats.

C'est pourquoi nous étions sincèrement partisans de l'Algérie française, parce que nous estimions cette solution réaliste et bénéfique pour tous; mais nous concevions qu'il y eut d'autres solutions pour l'avenir algérien, solutions pouvant être défendues de façon honnête et sincère; l'impératif absolu, quelle que fût la solution finalement retenue, était, en tout état de cause, et sous peine de trahison et d'infamie pour le pouvoir politique mettant en œuvre cette solution, de faire respecter la vie, la liberté et les biens des millions de Français de souche et de Français musulmans vivant sur cette terre.

Il apparut, dès la fin de l'année 1958, au cours de conversations privées, et à l'automne 1959 à l'occasion d'une déclaration publique, que le chef de l'Etat nouvellement investi était décidé à rompre et à remettre en question ces engagements, ces serments, prêtés avec tant de solennité, rendant caduc le programme politique et humain qu'il avait officiellement fait sien à la mi-1958. Durant ce très court laps de temps, il n'y eut aucun fait national ou international important qui pût fournir le moindre prétexte à reconsidérer ces engagements. Bien au contraire, le peuple français et les communautés d'Algérie avaient, à l'occasion du référendum de novembre 1958, approuvé massivement le principe de l'Algérie terre française; la nouvelle Constitution, qui n'a pas été révisée depuis sur ces points, confirmait l'appartenance à la nation des départements français d'Algérie et du Sahara, rendait le président de la République responsable, sous peine de haute trahison, de l'intégrité territoriale de la nation et déclarait explicitement, en son article 89, qu'aucune procédure de révision ne pouvait être engagée concernant l'intégrité du territoire national.

Par ailleurs, il n'existait aucune nation occidentale ou amie de la France qui ne fût disposée à reconnaître le bien-fondé de nos droits et responsabilités sur l'Algérie. S'il y en avait eu, l'expérience vécue et l'exemple donné par des nations occidentales beaucoup moins puissantes que la France, montrent qu'il aurait été possible, même contre la volonté de certaines nations alliées, de maintenir ces droits et responsabilités africaines.

Pourquoi, alors, avoir pris ces engagements que le pouvoir remettait en question avec tant de cynisme et de désinvolture? La conviction de nos amis, étayée par tous les événements qui ont suivi, est que les engagements de juin 1958, dont la rupture a fait couler tant de sang et tant de larmes, a occasionné tant de malheurs et tant de deuils, n'ont été pris que dans un but tactique et ne correspondaient nullement à la pensée profonde, aux intentions réelles du chef de l'Etat; en juin 1958, le pouvoir politique que son actuel détenteur venait de retrouver d'une manière inespérée, après l'avoir attendu et espéré vainement douze années durant, ce pouvoir était encore fragile et sous la dépendance immédiate de ceux qui, à Alger, avaient prêté le serment de l'Algérie française; il fallait leur donner des gages de bonne volonté pour conserver et affermir ce pouvoir auquel on tenait par-dessus tout et dont l'on croyait avoir été si longtemps injustement frustré.

A notre avis, c'est là un point essentiel et qui portait en germe tout ce qui allait suivre; en prêtant, dans un but tactique, des serments qu'il n'était pas décidé à tenir, l'actuel chef de l'Etat montrait qu'il était décidé à exercer son pouvoir envers et contre tout, en utilisant les moyens et les méthodes les plus cyniques et moralement les plus condamnables. J'ai d'ailleurs trouvé récemment dans un hebdomadaire qui avait groupé un certain nombre de "bons mots" gaullistes, la sentence suivante: "Comme un homme politique ne croit jamais ce qu'il dit, il est tout étonné quand il est cru sur parole."

Messieurs, tous les Français nationaux qui nous ont précédés devant ce tribunal, ou devant d'autres cours de justice, en particulier le général Salan, ont qualifié comme il convenait la rupture de ces engagements de juin 1958: le parjure qui en est résulté constitue l'une des plus grandes, et peut-être la plus grande imposture de l'Histoire de France; la rupture de ces engagements qui, à partir de 1959, allait être consommée dans les faits en vertu de déclarations et initiatives successives, savamment graduées, constitue une escroquerie politique et morale apparemment sans précédent; ses conséquences en furent à la fois tragiques et immenses, et ces conséquences sont très loin d'être épuisées aujourd'hui.

Dès lors que l'on avait basé une politique sur le parjure et le reniement, il devenait impossible de s'arrêter de mentir, de se parjurer et de se renier. En premier lieu, les conditions posées, en septembre l959, à l'exercice de l'autodétermination, n'ont aucunement été tenues. Ensuite nous avons entendu successivement des déclarations et professions de foi sur la solution la plus française dont, en janvier 1960, le chef de l'Etat se déclarait partisan en Algérie; nous avons entendu des assurances selon lesquelles on ne livrerait jamais l'Algérie au FLN, c'est-à-dire au chaos et à l'égorgement généralisé; selon lesquelles le drapeau FLN ne flotterait jamais sur Alger; selon lesquelles on ne traiterait jamais avec le seul FLN; apparemment, toutes ces déclarations ont été faites pour désarmer et tromper les opposants successifs, pour abuser de leur bonne foi afin de réduire leur opposition.

Quel était donc, dans l'esprit de son auteur, le but réel de cette politique menée avec des méthodes si condamnables et dont nous voyons aujourd'hui les si mauvais résultats? Le but affiché semble avoir été de faire de l'Algérie un Etat indépendant et coopérant à la faveur de mutations historiques que l'on déclarait irréversibles et inévitables, dont l'actuel chef de l'État se voulait l'initiateur et l'artisan, dont il se croyait seul à pouvoir hâter la réalisation en tant que pouvant assumer "seul" une grande tâche historique.

Ces vues dénotent, à notre avis, en même temps qu'un sens personnel démesuré, une très forte imprégnation matérialiste et marxiste; car le sens de l'Histoire, le grand vent de l'Histoire, sont des notions matérialistes et marxistes; il n'y a pas de sens de l'Histoire, il n'y a pas de vent de l'Histoire, car ce qui fait l'Histoire, selon notre conception occidentale et chrétienne, qui est vérifiée par tous les faits historiques, c'est la volonté des hommes, c'est l'intelligence des hommes, ce sont leurs passions bonnes ou mauvaises.

Quant aux rapports entre coloniaux et colonisés, il est bien certain qu'ils doivent évoluer au fur et à mesure que ces derniers évoluent eux-mêmes; mais il n'est nullement assuré que cette évolution doive se faire sous la forme d'une rupture avec le passé, ni même sous la forme de la reconnaissance d'une indépendance accordée à de multiples nouvelles nations qui n'ont pas toujours les moyens d'exercer réellement cette indépendance.

Pour justifier sa politique, le chef de l'Etat a employé d'autres arguments dont aucun n'était sérieux ou défendable: on a dit que l'Algérie coûtait trop cher, on a dit que la guerre d'Algérie était absurde et périmée, alors qu'au contraire aucune guerre peut-être ne pouvait se justifier mieux que celle-là, puisqu'il s'agissait de défendre des valeurs de civilisation humaine et les intérêts moraux, humains et matériels, de populations françaises tout entières, en même temps que les intérêts stratégiques de tous les Français.

Dès 1960, il était clair, pour ceux qui vivaient en Algérie, que la politique du pouvoir ne pouvait aboutir qu'à la prise en compte du pays par les hommes et les terroristes du FLN, c'est-à-dire à une dictature sanglante et cruelle, ou à l'anarchie, ou à un mélange de dictature et d'anarchie.

Cette population française d'Algérie, qui avait conscience que le gouvernement français sacrifiait ses droits les plus sacrés et ses intérêts les plus légitimes, s'est efforcée de prendre en main la défense de ses droits et de ses intérêts; elle l'a fait avec le concours de généraux et de nombreux officiers français, ce qui restera, pour ces généraux et ces officiers, un honneur devant l'Histoire: cette autodéfense des populations françaises d'Algérie était profondément légitime; tous les juristes, les moralistes, reconnaissent la légitimité profonde de l'insurrection d'une population menacée, dans son existence même, par l'action et les procédés d'un pouvoir tyrannique: ce pouvoir qui avait le devoir de les protéger et qui, bien au contraire, s'arrogea, contre toutes les lois de la nature, le droit de les contraindre, par la violence, à un destin qu'elles refusaient.

Cette autodéfense des populations d'Algérie a été menée sur divers plans; elle a comporté certains excès que, pour ma part, j'ai beaucoup déplorés, mais qui étaient presque inévitables car, dans toute guerre, a fortiori dans les insurrections, il y a des excès; et les troupes de Jeanne d'Arc, elles-mêmes, se sont livrées plusieurs fois à des massacres. Il y a peut-être eu aussi dans ce combat des Français d'Algérie des erreurs de méthode qui ont probablement influé sur le résultat final; ce résultat étant que, malgré la résistance, le pouvoir politique actuel réussit à imposer sa volonté à ces populations.

Pour réussir à imposer cette volonté, le pouvoir, qui violait le sentiment national des Français d'Algérie, de la façon la plus contraire aux lois de la nature, a décidé d'employer tous les moyens pour briser la résistance nationale en Algérie; et ces moyens ont le plus souvent été atroces. Les mensonges du chef de l'Etat le conduisirent, comme c'était prévisible, au crime. Il y eut les rafles, les ratissages, les perquisitions. Il y eut de nombreux patriotes, hommes et femmes, torturés dans des conditions abominables, selon des méthodes analogues à celles de la Gestapo nazie. Face à la résistance des grandes villes françaises d'Algérie, des unités spéciales acceptèrent d'employer et de généraliser les méthodes que les troupes allemandes n'avaient que rarement utilisées pendant l'occupation, et que nos troupes elles-mêmes n'avaient jamais employées au cours de la répression anti-FLN. Le feu fut ouvert systématiquement contre des éléments civils non armés qui manifestaient pacifiquement leurs sentiments nationaux ou qui même ne manifestaient pas du tout; des femmes furent blessées ou tuées en allant chercher du ravitaillement ou en étendant leur linge à leur balcon; des femmes et des enfants furent blessés ou tués au fond de leur appartement; la diffusion des documents relatant les conditions et les résultats de la fusillade du 26 mars à Alger, qui fit des centaines de victimes, fut interdite. Cette fusillade du 26 mars et diverses autres opérations menées contre les populations, ont fait plus de victimes que le massacre d'Oradour-sur-Glane qui fut, à la fin de la dernière guerre, cité comme l'exemple de la barbarie nazie. Cette répression inhumaine était exercée par des Français contre d'autres Français, qui ne luttaient que pour rester Français sur la terre de leurs pères. Elle restera dans l'Histoire le signe de l'inhumanité totale de celui qui l'a ordonnée.

Parallèlement, le pouvoir, en négociant, des années durant, avec les seuls représentants du terrorisme FLN, lui reconnaissait dans les faits la représentativité exclusive des populations musulmanes et le droit à prendre en main l'Algérie indépendante, décourageant par le fait même les sentiments pro-français de très nombreux Musulmans. Il plongeait dans des épreuves sanglantes les Musulmans qui s'étaient formellement engagés à nos côtés. Il encourageait à l'attentisme ceux qui étaient prêts à se rallier; il décourageait dans les faits, à propos de l'affaire Si Salah, des ralliements possibles; quant à la large fraction de la population musulmane qui s'était tenue sur une prudente et compréhensible réserve, il la poussait franchement dans les bras du FLN.

On reconnaît l'arbre à ses fruits. La politique qui, des années durant, n'avait été qu'une politique de trahison, aboutit aux accords d'Evian passés avec des représentants FLN qui étaient hors d'état de les faire respecter. Ces accords furent tout de suiteviolés de la façon la plus grave sans que l'actuel pouvoir fît quoi que ce soit de sérieux pour les faire honorer.

Il existait en Algérie une collectivité nationale française nombreuse, dynamique et florissante. Cette collectivité était fortement enracinée sur ses terres et dans ses villes; ces terres et ces villes avaient tous les caractères de terres et de villes françaises; cette population y avait ses coutumes, ses traditions, ses cimetières et ses morts. Les représentants de cette collectivité avaient depuis longtemps dénoncé et prévu les funestes conséquences de cette politique faite sans eux et contre eux. Cette collectivité fut littéralement dispersée et détruite à la suite des accords d'Evian; la plus grande partie fut contrainte de s'exiler dans des conditions qui furent pires que celles de la débâcle de 1940, qui s'effectua pourtant en présence et sous la pression des troupes ennemies; les conditions dans lesquelles s'effectua cet exil, et l'arrivée en France des réfugiés sont indignes d'une grande nation occidentale, et jamais les gouvernements de pays comme la Grande-Bretagne et les États-Unis n'auraient permis que leurs nationaux fussent ainsi traités.

L'accueil en métropole fut, à l'origine, très mal organisé par le gouvernement bien que, dès le début, des initiatives privées fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour l'améliorer. Cet hiver, la situation de la plus grande partie de ces réfugiés est, à tous égards, très précaire; une grande partie d'entre eux ont perdu, avec des êtres très chers, la totalité ou l'essentiel de leur biens, et nombreux sont ceux qui ont perdu ce qui faisait leur raison de vivre. De nombreux réfugiés n'ont-ils pas été conduits par le désespoir aux pires extrémités?

"Vous souffrirez", avait dit le chef de l'Etat aux représentants du peuple pied-noir; beaucoup de ceux qui se sont exilés en métropole ont en effet beaucoup souffert déjà par la faute du chef de l'Etat; mais ceux qui sont restés en Algérie n'ont rien à leur envier, bien au contraire. Ceux-là sont réduits à la condition de citoyens de second ordre et, dans le nouvel Etat indépendant, leur liberté, leurs biens et leur sécurité sont à tout moment menacés. Il y a eu, ces derniers mois, plusieurs milliers d'enlèvements et, pour les proches personnes enlevées, cette condition est parfois pire que la nouvelle d'une mort certaine, parce qu'elle permet de tout supposer. Il y a des femmes françaises enlevées qui servent de passe-temps aux nouveaux maîtres de l'Algérie, sans que, et c'est l'infamie, les responsables français fassent quoi que ce soit pour les délivrer. Il y a eu des centaines d'assassinats, des lynchages, des viols. Le pouvoir politique qui dispose encore de forces armées importantes en Algérie, n'a pas agi pour limiter ou épargner ces souffrances et ces crimes; il est donc directement complice de ces crimes et de ces exactions fondamentalement contraires aux accords qui ont été signés.

Cependant, la trahison de l'actuel pouvoir politique à l'égard des populations françaises musulmanes est certainement plus infâme encore et ses crimes plus impardonnables. Car il s'agit d'hommes et de femmes qui, ayant fait confiance à la parole du chef de l'Etat, général en uniforme, ayant fait confiance à l'Armée et à l'administration française agissant conformément à la politique et aux instructions du gouvernement, s'étaient, en vertu d'un choix libre et courageux, rangés à nos côtés, et pour beaucoup d'entre eux avaient combattu à nos côtés. Parmi ces populations françaises musulmanes, il y a eu la fraction d'entre elles qui, grâce aux officiers agissant parfois de leur seule initiative et contrairement aux instructions de M. Joxe, ont pu gagner la métropole, abandonnant leurs terres, et sont installées maintenant dans des conditions souvent misérables, parfois en butte aux menaces des agents du FLN. Mais il y a ceux, beaucoup plus nombreux, qui ont été purement et simplement abandonnés à leurs bourreaux et à leurs égorgeurs. La presse, et surtout la radio d'Etat, a été singulièrement discrète sur l'ampleur des massacres et des tortures infligés aux Musulmans francophiles qui sont nos frères. Tous ces hommes sont actuellement sous le coup d'une loi d'épuration. Dans certaines régions d'Algérie, tous ces hommes sont morts en prison. Il s'agit d'un véritable génocide, perpétré contre des Musulmans qui avaient cru en la France; ce génocide a fait plusieurs dizaines ou centaines de milliers de victimes mises à mort dans des conditions et après des tortures abominables. Ces massacres dépassent de loin en horreur ceux de Katyn, ceux de Budapest, ceux du Katanga, et le caractère monstrueux du dictateur apparaît à son indifférence devant ces indicibles souffrances qui sont pour lui autant de manquements à l'honneur.

On doit se demander à qui profite cette politique algérienne du pouvoir, qui a dispersé et ruiné la communauté française de souche, la communauté israélite, et qui a laissé égorger et emprisonner la fraction musulmane francophile. Elle ne profite qu'à un tout petit groupe de meneurs et de politiciens, car elle ne profite nullement à la masse des Musulmans; la situation de ces masses est très mauvaise et depuis l'indépendance elle n'a fait qu'empirer, quoi qu'on en ait dit, et malgré les centaines de milliards engloutis à fonds perdus par le gouvernement français en vertu de la plus aberrante des attitudes, la misère est grande et le chômage généralisé. De très nombreux Musulmans regrettent plus ou moins ouvertement la paix française; ceci a été constaté par les journalistes français qui furent les propagandistes les plus acharnés de l'indépendance de l'Algérie. Il est probable que des convulsions internes secoueront encore longtemps l'Algérie indépendante; sans parler des discordes et rivalités avec les pays voisins. Si elle peut sortir de ces convulsions, ce sera pour se trouver sous l'emprise d'un régime totalitaire, c'est-à-dire un régime basé sur la dictature de quelques hommes et sur le contrôle de toutes les activités du pays par un parti politique unique opprimant la personne humaine, ne tenant pas compte des libertés et asservissant les populations.

Tels sont les fruits amers et sanglants d'une politique basée tout entière sur le mensonge, le parjure, l'imposture et la violence. Pour qualifier cette politique nous nous référerons à ce qu'en a écrit dans un ouvrage récent, un juriste éminent, aux termes d'une analyse irréfutable sur les plans humain et juridique: "La politique algérienne du général de Gaulle est un crime contre l'humanité, elle n'est qu'ignominie et déshonneur." Ces paroles, nous les faisons nôtres; et nous ajoutons qu'il n'y a pas, dans l'histoire de notre pays, de précèdent à un abandon aussi infamant du patrimoine national; abandon auquel nulle circonstance ou pression extérieure ne pouvaient fournir le moindre commencement de prétexte, depuis que, au début du XVe siècle, une femme, la reine Isabeau de Bavière, aliéna la couronne de France.

Le désastre algérien, avec tous ses morts et toutes ses ruines, pouvait être évité et il a tenu essentiellement à l'acharnement de la volonté d'un très vieil homme. Ce désastre, si on le mesure en vies humaines perdues et en biens matériels aliénés, est pire que ceux que la France a connus en 1870 et en 1940, qui ont été causés par une défaite des armes françaises.

Mais surtout, ce désastre nous fait perdre l'honneur; en couvrant d'infamie le drapeau français qui a été amené, dans l'abandon de ceux qui avaient cru en la France. La réalité de ce désastre prouve que dans ce pays fatigué, désorienté et trompé, il est possible à un homme sans scrupule ne reculant devant aucun moyen, poursuivant des vues politiques aberrantes et les confondant souvent avec ses propres ressentiments et ses vengeances à assouvir, de déchaîner les forces du mal sans trouver, dans l'immédiat, des obstacles suffisamment forts à son entreprise funeste.

En passant à la seconde partie de cet exposé, je voudrais mentionner que ce qui est en cause, en raison de l'actuel pouvoir politique et en raison des conditions dans lesquelles il ose se féliciter aujourd'hui d'avoir tranché le problème algérien, c'est, purement et simplement, l'existence de la France en tant que nation libre.

Renan disait qu'une nation est une âme, un principe spirituel. Une nation est aussi une entité, c'est un être moral qui a une existence propre et qui se compose de collectivités d'êtres humains, mus par des sentiments humains, bons ou mauvais, que l'on peut qualifier sur le plan moral. Les nations peuvent mourir et, au cours de l'Histoire, de nombreuses nations sont mortes parce qu'elles n'ont plus trouvé en elles des sentiments humains assez bons et assez forts pour assurer la survie de la nation face aux périls extérieurs, et pour dégager de leur sein les élites et les dirigeants capables de les mener, non à des abandons et à des démissions successifs, mais sur les chemins qui conduisent à conserver, au besoin par la force, leur patrimoine humain, spirituel et matériel.

Au nombre de ces sentiments humains que chaque membre de la nation, chaque citoyen, doit posséder à un degré d'autant plus marqué qu'il occupe un rang plus élevé dans la vie et dans les responsabilités de la nation, se trouvent ceux que l'on appelle: le sens civique; le sens de la solidarité nationale, c'est-à-dire l'aptitude de chacun à se sentir effectivement solidaire des épreuves et des souffrances de ses concitoyens, même si ces épreuves et ces souffrances ne le concernent pas directement; le sens de la fierté nationale, de la conservation du patrimoine national qui implique que le citoyen, sachant ce qu'est ce patrimoine qu'ont légué ceux qui l'ont précédé, est prêt et est décidé à le défendre par son labeur, et, à la limite, par son sang. Si ces sentiments n'existent plus, ou sont affaiblis, la collectivité nationale n'existe plus en tant que telle, elle n'est plus qu'une juxtaposition d'individus qui ne forment plus une nation. Cette juxtaposition d'individus dénationalisés est alors prête à se laisser mener, par des chefs indignes ou aveugles, à toutes les aventures du monde moderne et se trouve essentiellement vulnérable aux entreprises de subversion idéologique et matérialiste. Elle n'est plus apte à "survivre".

Le premier devoir d'un gouvernement, d'un chef d'Etat dépositaire du patrimoine national, est précisément de veiller à ce que ces sentiments de solidarité nationale, ce sens de la conservation du patrimoine, soit éveillé ou réveillé chez tous les nationaux; la collectivité nationale, comme d'autres collectivités humaines, repose sur des bases naturelles et légitimes; ces sentiments que je viens d'énoncer sont naturels et légitimes; et les ébranler c'est ébranler, par le fait même, les bases de la nation; c'est faire acte contre nature de détourner ces sentiments de leur véritable objet. Le crime le plus grand que puisse commettre un chef d'Etat, c'est précisément de violer ces sentiments chez des êtres dont il a la responsabilité politique, de les amoindrir ou de les dénaturer. Et c'est précisément ce qui a été fait par l'actuel pouvoir politique, dans le dessein de trancher, selon ses vues, le problème algérien, dans le sens et avec les moyens qui ont été énoncés.

N'oublions pas qu'en 1958 la grande majorité de l'opinion publique était partisan du maintien de la souveraineté française en Algérie, ou, tout au moins, se montrait opposée à une politique d'abandon et de dégagement.

Face à cette situation, et face à l'attitude de l'Armée qui en constituait en quelque sorte l'expression et la synthèse, les procédés du Pouvoir furent subtils et progressifs, en vue d'aboutir à une véritable démobilisation de l'opinion publique, à une démobilisation du sens de la solidarité nationale, de la fierté nationale et de la conservation nationale.

D'une part on procède à une intoxication, à une mise en condition du public, en utilisant des arguments et des slogans faux et spécieux qui pouvaient porter, sinon sur la minorité française qui était au courant des données du problème algérien, mais sur la masse des braves gens mal informés et qui ne pouvaient se douter des ruses et des inexactitudes de la propagande officielle; ces arguments et ces slogans ont été répétés à l'envi par la radio et la télévision d'Etat: ce sont "le sens de l'Histoire", "la guerre d'Algérie absurde et périmée", "la décolonisation nécessaire et inévitable", "le mythe de l'Algérie terre française", etc.; d'autre part, dès que la résistance nationale française eut pris corps en Algérie et eut commencé à s'exprimer par la violence, seul moyen d'expression qui lui restait, puisque toutes les associations et groupements dits "légaux" avaient été dissous par le pouvoir, on dénonça sans relâche les excès des nationaux, en oubliant de dire qu'ils n'étaient que la conséquence des crimes, combien plus atroces et nombreux, de l'organisation FLN avec laquelle on négociait l'avenir de l'Algérie, et en passant soigneusement sous silence les effroyables aspects de la répression menée contre les nationaux par le pouvoir politique français; enfin on essaya systématiquement de détourner l'attention du grand public du problème algérien, qui était le problème humain et national de loin le plus important, et de l'accaparer par des sujets de prestige: ce furent les voyages spectaculaires du chef de l'Etat en province et à l'étranger, les réceptions des chefs d'Etats étrangers, l'accent mis sur le rôle mondial de la France, le battage sur la force de frappe - question sur laquelle je vais revenir dans un instant, en tant que technicien.

Plus tard, lorsque la politique algérienne aboutit au fiasco et au désastre, on fit tout ce qui était possible pour masquer à l'opinion ce fiasco et ce désastre, pour passer sous silence les crimes, les tortures, les enlèvements, les détresses de toutes sortes.

A-t-on entendu, venant du chef de l'Etat, un seul appel public à la solidarité nationale en vue de participer à l'immense détresse des centaines de milliers de réfugiés? Cet appel eût été le geste d'humanité élémentaire et il ne semble pas douteux que, dans des circonstances analogues, tout autre chef d'Etat français, tout chef d'Etat d'une nation libre, l'aurait lancé.

D'une manière générale, on peut dire que, durant cinq années, il n'a jamais été fait appel aux sentiments élevés, désintéressés et nationaux des Français métropolitains; au contraire le pouvoir a essayé de jouer sans cesse sur l'égoïsme, sur l'irresponsabilité humaine et civique, parfois sur l'avarice, toujours sur la tendance naturelle et actuelle qui pousse nos concitoyens à s'enfoncer dans une existence de type matérialiste.

C'est ainsi que le chef de l'Etat réussit, par des référendums truqués et illégaux, à faire entériner par la majorité du corps électoral, l'abandon de l'Algérie; bien que l'opinion publique ne puisse, à proprement parler, porter la responsabilité du non-respect des accords d'Evian et du génocide qui a suivi; car le dernier vote positif supposait au contraire le respect des accords passés à Evian et la protection accordée en Algérie à tous ceux qui se réclamaient de la France. Ainsi les Français furent-ils amenés à entériner la liquidation de leur patrimoine en Algérie; mais à quel prix?

Il faut peser toutes les conséquences, sur la vie nationale, des conditions dans lesquelles fut réalisé cet abandon. Une opinion publique que le chef de l'Etat a à ce point dénationalisée, à laquelle il a peu à peu enlevé le sens de l'honneur et de la fierté nationale, le sens de la solidarité et de la conservation nationale, ne pourra plus, à propos de n'importe quel autre problème, à propos de n'importe quel autre péril extérieur ou intérieur, retrouver ce sens national qui n'est que la transposition, sur le plan personnel, de l'instinct de conservation. Ayant participé au suicide du patrimoine français en Algérie, on voit mal comment les Français pourraient ne pas se laisser aller, à propos de la première épreuve venue, au suicide national.

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Félicitations pour cet article… Sur mon blog http://chardon-ardent.blogspot.com/ vous découvrirez à l'article daté de ce dimanche 9 novembre ce qu'il est advenu du criminel DeGaulle… : À Colombey… où à Pathein ? C'est au paya Settayaw que DeGaulle expie pour l'Éternité…

À propos de ce sinistre criminel une remarque, et elle a son importance : il convient de toujours écrire "De Gaulle" [francisation de "Der Wall", le mur le long duquel on aligne les suppliciés lors d'exécutions sommaires] et non pas "de Gaulle". Le "de" ici n'est pas une particule mais un article néerlandais, tout comme le "le" breton de "Le Borgne"… Personnellement, j'ai pris l'habitude d'écrire systématiquement ce nom maudit à l'américaine : DeGaulle comme ils écrivent "Greg LeMond"…

Sur mon blog vous trouverez également une page spéciale autant que possible régulièrement mise à jour consacrée à Jean Bastien Thiry : http://chardon-ardent.blogspot.com/p/il-pleut-sur-le-fort-divry.html

Encore merci et félicitations pour ce bel article…

Écrit par : Salem | samedi, 08 novembre 2014

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