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vendredi, 17 octobre 2014

Septième Journée de réinformation de Polémia « La bataille culturelle »

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Entretien avec Aude de Kerros

Contre l’art contemporain, la dissidence

 

 

Ce samedi 18 octobre, Polémia consacre sa septième journée de réinformation à la Bataille culturelle (cf. notre interview de Jean-Yves Le Gallou, Présent du 23 septembre). L’artiste et essayiste Aude de Kerros participera à une table ronde sur l’art caché, en abordant particulièrement la question des voies de la dissidence. Entrer en résistance ? Aude de Kerros nous explique comment et pourquoi.

— L’intrusion de l’art contemporain dans les lieux patrimoniaux (châteaux, abbayes…) est-elle une désinformation ?

— C’est plus exactement une déprogrammation et une reprogrammation autrement.


 

En effet « Art » et « AC (1) » appartiennent à deux catégories différentes. Dans l’Art, la forme porte le sens quand elle est accomplie.  L’AC n’est pas de l’art au sens originel du terme : il procède de la déclaration duchampienne, « est de l’art ce que l’artiste déclare tel ». Il ne crée pas une œuvre autonome qui se suffit à elle-même, il détourne lieux, objets, références, monuments. Son action a pour finalité non pas de créer quelque chose de nouveau et d’unique mais de subvertir quelque chose qui existe déjà, en l’occurrence le contexte qu’il investit. Cette nouvelle finalité de « l’Art contemporain » est revendiquée par le courant dominant, bien-pensant et officiel. Comme un service que l’AC rend à la société, pour son bien. En effet il combat « l’entropie », la sclérose, en permettant un changement perpétuel, conçu comme le moteur du développement et de la richesse matérielle.

— Un exemple ?

— Un évêque expose, dans sa cathédrale, près de l’autel, une installation représentant de façon réaliste le Christ assis sur une chaise électrique. La presse s’empare du scandale que provoque l’œuvre, l’artiste connaît soudainement une célébrité mondiale, sa cote explose en quelques mois. Cette œuvre dormait pourtant depuis 20 ans dans l’atelier de Peter Fryer  à Londres. Son ami Damian Hirst et le célèbre collectionneur Christian Pinaud se sont alliés pour fabriquer sa cote et faire « un coup ». Pinault a l’idée de faire l’éloge de l’œuvre à son ami évêque. Celui-ci très ému, l’emprunte pour les cérémonies de Pâques. En effet l’œuvre ne manque pas de beauté; Peter Fryer a détourné l’image d’un tableau célèbre du Christ crucifié de José de Ribera grand peintre espagnol du 17e siècle. Il l’a traité en trois D, désarticulé, assis sur une chaise électrique et disposé ses bras comme ceux d’une Pieta tenant son fils mort. Il a détourné l’œuvre du peintre, et déprogrammé sons sens.

En effet le supplice ici dure quelques secondes, au point que tout homme souffrant, torturé,  peut envier ce confortable passage de vie à trépas. Par ailleurs l’adoption par le Christ de la pose compassionnelle de Marie, efface Marie, anéantit la théologie de l’Incarnation et de la  Rédemption. Cette œuvre, présentée comme objet liturgique, sensée porter le fidèle à la contemplation du mystère, joue en réalité, par effraction, le rôle d’agent perturbateur ayant pour but de « donner à penser, de questionner la réalité », mission reconnue de l’AC. Ici l’idée est de semer la confusion et le doute sur la question fort débattue du « gender ».

Cette œuvre d’apparence esthétique, qui ressemble à une sculpture baroque, a eu le pouvoir de détourner la fonction de la cathédrale, de la liturgie, des sacramentels et de changer le sens du contenu théologique des images. Elle a déclenché le scandale et par conséquent les médias qui lui ont donné une visibilité internationale. On peut dire que c’est un chef d’œuvre d’AC qui a et rempli sa fonction et mérité sa cote.

— Par son déni de toute contemplation, l’art contemporain est-il par excellence l’art de la culture de mort ?

— L’AC affirme « qu’il n’y a rien à voir au-delà de ce que l’on voit ». Il se comprend intellectuellement par le décryptage de son concept toujours critique d’une réalité considérée comme essentiellement mauvaise et absurde puisque tout un chacun est voué à la mort irrémédiable. Cette expression pessimiste du monde triomphe cependant par son efficacité critique, visuelle et financière. C’est son pouvoir… et sa limite.

— Qu’appelez-vous « dissidence artistique » ?

— L’artiste autonome ne subit que des férules indolores et pas toujours perçues. Il devient « dissident » en prenant conscience que l’AC en lui disant que tout est possible (sauf l’art au sens originel du terme), ne le libère pas mais le rend dépendant du système qui seul peut ratifier ses déclarations créatrices. Il n’est plus maître de son destin.

Ce n’est pas simple de s’affirmer dissident d’un système cool et sympa, qui fait triompher un art ludique, absurde, vide qui se veut également moral et bien-pensant. Il faut aussi renoncer à la seule voie de reconnaissance possible, à la prise en charge par l’Etat qui va de la formation à l’inclusion dans les collections nationales et, pour les moins chanceux, à quelques consolations et faveurs.

Les dissidents ne sont pas pour autant des militants politiques, combattant pour le triomphe de leurs idées. Les dissidents intellectuels ou artistes sont des personnes ayant assez d’autonomie pour penser et créer par elles-mêmes et tiennent cette liberté comme essentielle à la création, c’est leur trésor. Ils ont une cause commune, mais ne partagent pas les mêmes opinions pour autant et viennent de tous les horizons. Ils ont une objection de conscience au mensonge, n’acceptent pas la manipulation. La philosophe Chantal Delsol (2) dans un livre décrivant le renoncement de l’Occident à l’idée d’une vérité à rechercher, même si l’on ne la possède jamais complètement, écrit : « Se civiliser consiste entre autres à reconnaître la vérité au lieu de la décréter. »  

Il est difficile d’être dissident face aux paradis des belles utopies. La dernière en date étant : « Tout est art, tout le monde est artiste »« Tout est possible, le réel est comme je veux. » Le tyran peut donc tout faire. Aucune vérité ne lui est opposable. Car, l’écrit Chantal Delsol : « Il n’y a de tolérance que sous le régime de la vérité. » 

Propos recueillis par Samuel Martin

Aude de Kerros est l’auteur, sur ce sujet, de L’Art caché, les dissidents de l’Art contemporain, Editions Eyrolles ; Sacré Art contemporain, évêques, inspecteurs et commissaires, Ed. Jean Cyrille Godefroy ; Les Années Noires de la peinture – 1983 – 2013 – Trente ans d’art dirigé, Ed. Pierre Guillaume de Roux.

 

(1) AC acronyme de « Art contemporain » employé par Christine Sourgins dans Les mirages de l’Art contemporain, Edition de La Table Ronde, 2005, pour dissocier Art contemporain de tout l’art d’aujourd’hui. En effet il ne faut pas prendre la partie pour le tout. L’AC n’est pas tout l’art d’aujourd’hui mais représente uniquement le courant conceptuel, il est vrai reconnu par le très grand marché.

(2) Chantal Delsol : Les pierres d'angle, à quoi tenons-nous ? Paris, Le Cerf, 2014.

 

 

 

 

source : present.fr

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